| Nous vous proposons ici la première édition du livre du président Blaise
Compaoré, "Les voies de l'Espérance" édité par la Grande
imprimérie du Burkina(GIB) en août 1998. Le livre fait 70 pages dans sa forme originale.
Il est d'une très grande importance et traite de tout. D'un pan de l'histoire du Burkina,
de l'économie, de la culture, de la société burkinabè...Un livre qu'il faut lire
absolument. Le voici en ligne; lisez le plutôt. Sommaire
Avant-propos À l'aube du XXIe siècle, l'incertitude est grande et l'avenir plein d'interrogations pour les peuples africains. Dans un élan de détermination qui a toujours caractérisé l'histoire du continent, les dirigeants sont interpellés en vue de mettre en place des cadres politiques et institutionnels à même d'apporter les réponses idoines aux préoccupations des populations. Pour cela il est impérieux d'élaborer, de proposer des schémas politiques cohérents qui sortent des sentiers battus.De quelles possibilités réelles dispose l'Afrique pour affronter avec optimisme le troisième millénaire ? Quels aménagements faut-il initier dans les structures internes des États ? Pourquoi faut-il insuffler un dynamisme nouveau à l'intégration? Comment permettre à l'État d'assumer ses fonctions traditionnelles tout en intégrant la part d'acteurs sociaux dont le rôle est reconnu fondamentaldans l'épanouissement de toute la société ?Ce sont, entre autres, quelques-unes des questions qui nous préoccupent. La présente réflexion perçoit des possibilités d'espérance : - La primauté de l'organisation rationnelle appelée bonne gouvernance qui rend possible le développement - La mise en place d'institutions démocratiques permettant le débat le plus large possible sur les questions essentielles ; - La répartition plus sociale des fruits de la croissance à travers une approche que nous qualifions d'économie de proximité, s'inscrivant dans le processus de libéralisationet de mondialisation de l'économie - -La valorisation des ressources humaines à travers l'éducation, la formation et l'alphabétisation ; - L'urgence de l'unité qui suppose des regroupements régionaux et sous-régionaux susceptibles de relever avec efficacité les défis importants qui se posent à nos pays.Cet ouvrage est d'abord le fruit des idées qui ont toujours inspiré mon action politique. Il exprime ma conviction qu'un autre destin est possible pour l'Afrique. Nous devons nous frayer d'autres voies si nous voulons réussir notre développement. Le nouvel ordre fait d'engagement et de solidarité que nous appelons nécessite que les forces politiques, économiques et sociales du continent se mobilisent et se constituent en catalyseurs de progrès, avec le seul désir de rendre à l'Afrique sa fierté et sa dignité. " Même au plus sombre de la nuit,l'aube est à portée de main."Adage africain L'AFRIQUE AU SEUIL DU TROISIÈME MILLÉNAIRE Près d'un demi-siècle après les indépendances, les Africains sont aujourd'hui en droit d'attendre du nouveau millénaire qu'il symbolise pour eux la réalisation des légitimes aspirations qui ont été au fondement de leurs luttes pour la souveraineté et la dignité.Mais cet horizon si proche, longtemps célébré comme une frontière mythique, suscite en nous davantage d'interrogations que de réponses, évoque plus d'incertitudes que de victoires.L'Afrique reste le symbole de la marginalisation même.Ses taux de croissance sont parmi les plus faibles. Sa production par habitant est en baisse constante. L'instabilité y demeure des plus chroniques. Ses taux de scolarisation et d'alphabétisation sont très en deçà des normes acceptables.Et, pendant que la maladie et la malnutrition continuent d'y faire des ravages, la faiblesse du niveau scientifique et technologique rend inopérant le potentiel de progrès.À l'aube des indépendances, les dirigeants et les peuples avaient cru, dans l'euphorie de la dignité nouvellement conquise, que la dynamique d'émancipation entraînerait,comme par magie, un élan de développement économique,de progrès social et d'épanouissement moral de l'ensemble des communautés africaines. Les leaders africains de l'époque avaient, à des degrés divers, escompté un avenir radieux comme allant de soi,sans considération des réalités concrètes du continent et, en l'absence d'un projet fédérateur réaliste, ils avaient rêvé sans se donner les moyens philosophiques, éthiques et moraux indispensables à la gestion quotidienne et prospective d'une nation.Une autre erreur des pionniers fut de croire que seules les élites, dépositaires du savoir et du savoir-faire, pouvaient écrire les nouvelles pages de l'histoire africaine. Cette surestimation des élites provient essentiellement du rôle que celles-ci ont joué dans le processus de décolonisation. Au-delà de l'hommage qui doit leur être rendu, il convient de signaler la responsabilité qui fut la leur dans la mainmise autoritaire sur les institutions étatiques d'une part et,d' autre part, dans celle de la gestion contestable des ressources de l'État avec pour conséquence l'élargissement du fossé entre pouvoir et populations.Si les revendications multiformes pour plus de liberté ontentraîné des agitations qui ont ébranlé la vie des États, il faut néanmoins reconnaître que la rupture entre les couches sociales et les classes dirigeantes est la principalecause des émeutes et autres bouleversements politiques quin'ont cessé d'agiter l'Afrique.Ces soubresauts qui ont considérablement marqué le continent dans son évolution posent avec acuité toute la question du mode de gouvemance de nos pays. Avec ses tares originelles et ses structures inadaptées, l'État postcolonial était condamné à vivre de sévères crises de croissance. Son népotisme et son clientélisme ont révélé, mieux que toute autre chose, l'incroyable décalage qui existait entre les professions de foi de certains dirigeants et leur conception du pouvoir.À l'inadéquation des programmes et à l'absence d'une vision prospective qui va au-delà de l'accession et du maintien au pouvoir s'est ajouté un accaparement des espaces politiques et économiques. Cette situation a réduit les principaux acteurs du développement au rang de simples spectateurs, voire de victimes condamnées à la paupérisation e tà la misère avec la complicité bienveillante de partenaires extérieurs.Au Burkina Faso, plus de 80% de la population est constituée par les masses paysannes. Si une proportion aussi importante de Burkinabè reste encore dans les ténèbres de l'analphabétisme, on mesure l'injustice qui a longtemps frappé ces citoyens à part entière.C'est donc tout légitimement qu'une frange progressiste del a jeunesse de notre pays s'était lentement formée, organisée et nourrie aux sources des idées révolutionnaires pour mener le combat libérateur. L'ampleur de la désillusion collective consécutive à l'euphorie des indépendances a été le véritable ferment des luttes populaires qui connurent leur apogée dans les années 70 et 80. En prenant une part active à ces luttes avec un groupe d'officiers et de sous-officiers patriotes, nous avons marqué notre refus de nous complaire dans les avantages sélectifs que nous conférait le système et nous nous sommes engagé résolument dans la quête de l'émancipation collective.La révolution du 4 août 1983 est née de ce combat des forces patriotiques civiles et militaires. Elle visait principalement à imprimer à notre pays des transformations socio-économiques radicales, à sortir les populations burkinabè, celles du monde rural en particulier, du Moyen-Âge dans lequel elles vivaient. Cette révolution a d'abord été un moment de rêve pour tout un peuple qui voyait en elle l' avènement de son émancipation économique et sociale. Même en dehors de nos frontières, elle a fortement catalysé l'espérance des peuples africains qui ont massivement adhéré à son idéal.Sans doute aveuglés par l'euphorie révolutionnaire, nous avons, à cette époque, sous-estimé le rôle et l'importance des libertés politiques dans un processus émancipateur.Nous nous sommes trompés. Cette méprise des règles démocratiques de gouvernance avait rapidement conduit la nation à une impasse, à l'enlisement des projets de développement puis à la très regrettable tragédie de l'implosion du Conseil national de la révolution (CNR).En tant qu'un des acteurs premiers de cet épisode de notre histoire, j'ai tiré la leçon essentielle qu'un mot d'ordre ou un quelconque projet de société aussi juste et populaire soit-il n'a de force et de vie au-delà de la théorie que s'il est porté par des institutions démocratiques, ouvertes à l'expression de toutes les forces économiques, politiques et sociales.Les leçons de l'expérience révolutionnaire burkinabè indiquent que pour l' Afrique, les chemins de la renaissance requièrent une autre vision de la conquête et de la gestion du pouvoir d'État. Il nous faut en Afrique repenser tout notre mode de gouvernance en nous assurant que l'État et ses structures sont,dans leur fonctionnement quotidien, adaptés à notre contexte. Il s'agit de réinventer la démocratie en privilégiant la concertation, en favorisant une culture du développement qui prend en compte les aspirations légitimes du plus grand nombre. Cela passe par la mise en place d'un système de gestion économique prospectif, soucieux de mettre l'homme au centre du processus de développement.Telles nous paraissent être, pour l'Afrique, les voies de l'espérance. 1 . Gouvernance et développement La gouvernance, c'est d'abord l'État et la juste vision quel'on en a.L'État n'est pas une organisation comme les autres. Il est le dépositaire de la souveraineté et le porte-parole de l'intérêt général. À ce titre, il doit bénéficier du privilège de la claire vision des responsables.De nos jours, la définition du rôle de l'État et des modes de sa gestion soulève bien de débats. Les uns, convaincus de la supériorité du marché, préconisent un État réduit à des fonctions de régulation et la privatisation de toutes les activités marchandes. Les autres, soucieux de la préservation de l'intérêt général, revendiquent la primauté du service public et fustigent l'incapacité des forces du marché à créer la dynamique sociale et unitaire qui fait la force desnations.Cette polémique, généralement empreinte d'apriori idéologiques, oublie que la réponse varie nécessairement d'un pays à un autre en raison de l'histoire, de la culture, des modes de vie et de la situation économique.En Afrique, c'est l'État qui a dû "créer" la nation et organiser l'économie. Dans un tel contexte, on ne pouvait qu'assister à un interventionnisme poussé de la sphère publique.Cette omniprésence, acceptée par tous comme le gage d'une protection, fait de l'État davantage un patrimoine collectif qu'une simple expression juridique. Il n'est pas étonnant alors que les pressions exercées en faveur d'une libéralisation tous azimuts du secteur productif, notamment par le biais des privatisations, se heurtent à l'hostilité decertaines forces politiques qui la vivent comme un bradage du bien commun.L'État a un rôle stratégique à jouer en matière de développement. Il doit savoir impulser l'élan nécessaire à l' épanouissement entrepreneurial et social. En tout état decause, ce qui compte, c'est la façon dont l'État remplit son rôle d'arbitre, de régulateur ainsi que la manière dont il accomplit ses missions d'organisation et de promotion.Du reste, si le mécontentement des citoyens envers la puissance publique est grand, leurs attentes à son égard demeurent aussi fortes.Il s'agira alors pour l'Afrique de cultiver la nécessaire complémentarité des rôles entre la puissance publique, le marché et la société civile.Dans la mesure où l'intérêt de tous passe par un État organisé capable de mobiliser les intelligences autour des enjeux essentiels, nous avons besoin d'une ambition nouvelle pour l'État africain et d'une pratique rénovée au ser-vice de cette ambition. Cela suppose un environnement institutionnel démocratique suffisamment performant et stimulant pour entraîner le plus grand nombre. Cela requiert aussi des femmes et des hommes aptes à s'investirdans cette nouvelle croisade et fermement convaincus queles grandes conquêtes ont toujours reposé sur une saine passion.Ce défi exige enfin des responsables qui savent échapper au piège de la routine pour penser l'avenir et imprimer à leur action une vision prospective. Secouées par des crises de plus en plus fréquentes et difficiles à anticiper, les élites politiques africaines semblent ne plus disposer du temps nécessaire de réflexion pour fonnuler des solutions novatrices adaptées aux contraintes de leur environnement.Elles entreprennent alors des actions qui s'inscrivent dansle court terme et rarement accompagnées d'une remise en cause fondamentale des modes de gestion traditionnels et des structures héritées du passé.Pour optimiser leur capacité de gestion et d'innovation, les gouvernants ont besoin d' avoir une vision claire et dedévelopper une approche consensuelle sur les orientations stratégiques prioritaires, sur les ressources nécessaires à leur mise en oeuvre et sur les rôles et responsabilités que doivent assumer les divers acteurs des secteurs socio-économiques.La gouvernance, c'est aussi l'homme comme acteur et bénéficiaire du développement. En tant que conscience motrice du développement, l' homme a besoin, pour une pleine efficacité, d'être associé à l'élaboration et à la gestion des lois de son environnement social. La bonne gouvernance a vocation à faire de lui un agent du développement et non un simple patient, à le considérer comme un être pensant et non comme une bête d'automatisation dans la mesure où il s'agit de donner au développement un visage humain.Le type de gouvernance qui stimule la pleine productivité de l'homme, c'est celui qui le responsabilise à la base, qui galvanise son génie inventif, encourage et accompagne sesinitiatives productrices et libère ce qui fait de lui un être social : sa force de pensée et de proposition dans l'intérêt de la collectivité.Les espaces de liberté que cela implique imposent que l'État soit régi par des institutions crédibles pour lui permettre d'être impartial dans la régulation des rapports de production, d'assurer avec efficacité son rôle d'orientation des actions de développement, de garantir un bien-être social hannonieux, d'assainir constamment l'administration et la concurrence sur le marché.L'intérêt de tous dans nos pays passe par un État organisé qui sait asseoir son autorité sur le respect des droits individuels et collectifs ainsi que sur la discipline républicaine qu'il inspire à tous les citoyens. Sa crédibilité se manifeste alors au plan économique par sa capacité à juguler les phénomènes de rente et de prédation illicite au sein de son propre appareil. Malheureusement, dans plusieurs pays africains, l'État doit encore faire la preuve de la compétence de ses démembrements à assurer l'impartialité requise dans la régulation du marché, l'organisation des échanges.Nous devons encore imaginer, de concert avec les partenaires économiques, les dispositions juridiques et les structures de contrôle capables de décourager radicalement le phénomène ravageur de la fraude et la corruption, de déceler toutes les subtilités de gestion malsaine déployées pardes agents au sein des administrations en complicité avecles acteurs économiques déloyaux de l'intérieur comme de l'extérieur.Ce combat contre les dangers d'institutionnalisation de la corruption doit être partout de rigueur. Il est impératif afinque le fruit de la croissance puisse contribuer effectivement à l'épanouissement de l'ensemble des populations aulieu d'être accaparé par une poignée de délinquants. Cela est aussi l'un des défis de la gouvernance.L'État doit veiller à ce que le fruit de la croissance économique soit au service exclusif de l'épanouissement de l'homme. C'est en cela que la bonne gouvernance apparaît à la fois comme l' âme qui féconde le développement et leprincipe en dehors duquel la croissance matérielle produirait paradoxalement l'exclusion et la régression sociale. Pour parvenir à la cohésion sociale qui subordonne les intérêts individuels et groupusculaires aux priorités consensuellement dégagées, le tact de la gouvernance sera de savoir créer les créneaux organisationnels associant les différents secteurs sociaux à l'élaboration des programmes de gestion et de répartition des ressources disponibles.C'est le seul moyen d'assurer une saine utilisation des richesses nationales et la justice dans la répartition des gains de la production.Mais, parce qu'on ne saurait instaurer réellement la bonne gouvernance que dans un contexte de démocratie garantissant la stabilité, la quête de la bonne gouvernance et la construction de la démocratie sont intimement liées. L'instauration et l'approfondissement de la démocratie constituent des défis majeurs que doit relever aujourd'hui l'État africain. Au Burkina Faso, nous avons fait du chemin. Notre pays est désormais soutenu par un système politique qui mobilise les hommes autour de l'essentiel. Nous devons désormais maintenir le cap et sauvegarder les principaux acquis d'une République vécue et perçue dans sa spécificité endogène et fondée sur une démarche historique originale. En décembre 1989, nous avons officiellement annoncé notre option de nous acheminer vers un environnement institutionnel légalisé et accepté par la majorité de notre peuple au moyen de mécanismes démocratiques. Cette option était elle-même le couronnement de deux années de luttes âpres au sein de la direction politique du Front populaire pour adopter et mettre en oeuvre l'ouverture politique puis le multipartisme intégral en lieu et place du centralisme démocratique et de l'avant-gardisme partisan que continuait de prôner une aile idéologique radicale.Ces pesanteurs vaincues, nous avons alors pu actionner en1990 la concertation démocratique nationale afin d'élaborer les règles consensuelles de l'instauration d'un État de droit.La constitution adoptée par référendum en juin 1991 anotamment défini la mission et l'organisation des pouvoirs séparés (exécutif, législatif et judiciaire). Des élections présidentielles, législatives et communales ont permis,depuis lors, de consolider les institutions de la nouvelle structure politique.Il s'agit désormais de réussir l'approfondissement de ce processus en maintenant une interaction soutenue entre les différents éléments du système de gouvernance et ens'assurant que leur efficacité est au service des populations.Cela ne se fera qu'en répondant de manière pertinente aux questions essentielles de la vie politique commune : le système électoral et sa gestion, le financement des partis politiques, l'organisation du débat parlementaire et le statut de l'opposition, la place et le rôle de la femme, ceux des médias et de la société civile dans l'animation de la vie publique, la conduite du processus de développement, les transferts de compétences et de ressources pour soutenir la décentralisation, etc.Il s'agit là de questions d'une grande complexité, dont les réponses vont largement déterminer l'adhésion sociale et l'acceptation du mode de gouvernance. Et ici, comme ailleurs, il faut se départir du piège de la rhétorique, des stéréotypes importés pour saisir toutes les ambivalences et tous les conflits de logique afin d'imaginer des solutions appropriées, réalistes et réalisables dans notre contexte.Dans notre continent de paradoxes, cette profession de foi prend un relief tout à fait singulier parce qu'elle donne l'entière mesure du chemin qui reste à parcourir, surtout en cette fin de siècle exceptionnelle où nous devons assimiler à la fois les exigences d'une citoyenneté nouvelle, les contraintes de nouvelles règles démocratiques et l'urgence d'un épanouissement économique.Notre conviction demeure que l'individu et la collectivité ont besoin, pour pouvoir faire corps avec un cadre institutionnel vigoureux, d'espaces de concertation allant au-delàdes créneaux conventionnels. C'est du reste, pour nous Africains, un élément déterminant de notre substrat culturel. Le premier point d'ancrage du développement et de la démocratie dans un État de droit, c'est la référence suprême à la constitution. Mais il serait illusoire pour un gouvernement de vouloir se retrancher derrière la citadelle d'une pensée unique et omniprésente. Ce serait emprunter un raccourci inévitable vers la régression politique, économique et sociale.Certes, la mise en place d'institutions démocratiques à partir d'une législation accessible à tous les acteurs du jeu démocratique s'impose à tout dirigeant soucieux de l'épanouissement des citoyens. Mais il ne s'agit pas uniquement de libérer la pensée et la parole. Il s'agit aussi et surtout de les inscrire dans une logique d' action apte à promouvoir le développement, car le progrès économique, social et politique se mesure aussi à la capacité de mobiliser les hommes autour de l'essentiel. Cet essentiel, ce sont les principes et réflexes d'une communauté organisée qui sait ce qu'elle veut et où elle va.La mise en place d'institutions démocratiques n'est donc pas une fin en soi. Elle doit répondre au besoin individuel et collectif d' atteindre des idéaux qui transcendent les différences de vues, de sensibilités et qui sont propres à créerune dynamique d'adhésion des populations dans leur ensemble.Vue sous cet angle, la démocratie ne saurait se réduire à des règles : constitution, suffrage universel, pluralisme et séparation des pouvoirs. Une démocratie est une construction à travers une histoire, une culture, une conscience et une pratique. C'est un pacte conclu sur un patrimoine commun et sans lequel tout le reste n' est que fiction. C'est un pacte qui transcende les idéologies et les ambitions, suppose la diversité, autorise la différence,admet la contestation et le refus mais oblige au rassemblement grégaire chaque fois que l'essentiel est en jeu.Ce pacte ne se décrète pas. C'est le fruit d'une quête inlassable, peut-être d'une évolution lente, mais c'est surtout le résultat d'une volonté politique.Au Burkina Faso, nous avons fait une lecture approfondie de la pratique démocratique pour en tirer les enseignements qui pouvaient constituer la base d'une démocratie de concertation articulée autour d'un pacte républicain.Nous avons associé toutes les composantes de la population aux débats sur l'histoire et l'avenir de notre pays.Ainsi, après l' avènement du mouvement de Rectificationen 1987, les assises nationales organisées en 1988 sur le bilan des quatre années de révolution, de la première annéedu Front populaire puis celles de 1990 sur le projet de constitution de la IVe République ont permis de faire émerger les règles communes de notre démocratie.Voilà comment nous avons organisé des espaces de concertation et de dialogue qui ont pris le pas sur les zones potentielles de crises et de conflits. Ces espaces de concertation et de dialogue ne se résument pas au simple jeu pouvoir/ opposition. Ils doivent également s'appuyer sur la construction d'une justice indépendante et proche des populations, le développement des libertés publiques,d'opinion et de presse ainsi que sur la tenue d'électionslibres et transparentes.Mieux, nous avons aussi puisé dans notre culture des éIéments susceptibles de renforcer la démocratie en impliquant les confessions religieuses, les chefferies traditionnelles et le mouvement associatif. De tout temps, l'Afrique a pratiqué ce pluralisme social ;l'arbre à palabre et le conseil des sages ont toujours été chez nous des instances de régulation de la société. C'est dans ce sens aussi que les grandes concertations nationalestels la Conférence annuelle de l'Administration publique(CAAP), les états généraux de l'éducation, ceux de l'emploi, l' Assemblée générale des sociétés d'État, les journées de réflexion sur la problématique de la solidarité nationaleet bientôt le forum national sur la justice, se veulent autant de creusets pour élargir la responsabilisation effective des populations à la gestion de la société. Elles ont de ce fait une assise qui va bien au-delà de leur aspect formel.Tout en restant en cela fidèle à nos convictions politiques,nous avons banni toute forme d'exclusion. Nous avons cultivé l'esprit d'ouverture en étant réceptif aux apports féconds de tous les fils du pays en favorisant l'organisation et la contribution déterminante de la société civile dans lagestion de la cité. Cette pédagogie du rassemblement ad'ailleurs contribué à clarifier le rôle des différents acteursen présence.À travers cette démarche il s'agissait aussi pour nous d'éviter le diktat de la politique politicienne sur la vie de la nation en refusant que la professionnalisation de la politique finisse par faire de celle-ci l'apanage de quelques citoyens.La société civile a un rôle majeur à jouer dans notre système politique du fait de la diversité de ses champs d'action.À la vision souvent globalisante des situations, elle a l'avantage d'opposer l'approche plus pointue, plus pragmatique, plus authentique même du spécifique et du différencié. Sa fonction critique constitue un facteur positif aussi bien pour les gouvernants que pour les gouvernés. Élément puissant d'émulation et de régulation, la société civile peut générer des idées et projets pour ouvrir des espaces nouveaux aux pouvoirs établis et éviter les dérapages autoritaires ou le règne de la pensée unique.Au Burkina Faso, tous les acteurs de la vie politique ont pu participer, chacun à travers son cadre organisationnel, politique ou socio-professionnel à l'élaboration de la loi fondamentale et à la mise en place des institutions démocratiques. Notre souci permanent est de promouvoir un développement qui prend en compte notre culture, qui opère des adaptations qualitatives de la vie communautaire et de la conscience collective au profit du politique.Il n'y a pas d'enjeu plus important que celui de redonner à l'Africain un statut, une place et un rôle qui reflètent un héritage immensément riche, les mutations actuelles qui l'affectent et son aspiration légitime à peser sur son présent, son devenir et l'évolution du monde.C'est pourquoi nous avons voulu élargir la représentation populaire par la création d'une deuxième chambre parlementaire, la Chambre des représentants. Cette deuxième chambre traduit, dans son esprit comme dans sa lettre,notre préoccupation de faire émerger une culture de développement voulue et assimilée par tous. Elle est composée de ce que la société burkinabè compte de sensibilités socio-culturelles et de forces vives. Il s'agit là encore de dépasser le strict cadre des partis et d'associer aussi étroitement que possible la société civile à la formulation des actions de développement et des instruments de gouvernance. Le poids moral de cette deuxième chambre devrai taller croissant et imposer sa marque spécifique à notre structure institutionnelle.Le Conseil économique et social participe à la même mission. Il appuie la prise de décision gouvernementale en associant les animateurs de la vie économique et sociale.Il est un lieu privilégié de dialogue entre acteurs d'horizons divers dont toute la nation profite ainsi de l'expérience et du capital humain. Il en est de même du Médiateur du Faso dont la vocation suprême est d'instaurer les conditions d'une véritable démocratie administrative en tant que facilitateur du dialogue social entre l'Administration et les administrés. Cette institution constitue de ce fait un des remparts précieuxpour la consolidation d'un climat social serein dans notre pays, gage de la stabilité, de la paix et du travail productif au bénéfice de la nation entière.La démocratie se nourrit, dans notre vision, de la différence des approches de tous ceux qui participent à la vie du pays. Nous sommes convaincus que c'est dans la synergie des différentes actions que notre pays peut inscrire son développement dans la durée. La recherche constante deconsensus avec tous les acteurs sur la nature des institutions républicaines et sur les règles du jeu politique, en favorisant l'esprit d'ouverture, de tolérance, de dépassement est un signe de sagesse politique pour les dirigeants africains.Au total, la liberté se conquiert et la démocratie doit être conçue comme une nécessité sans cesse réclamée. Il serait suicidaire pour nos États déjà fragilisés par le sort que leur fait la conjoncture internationale de vouloir jouer la cartedu monologue institutionnel. Ce serait ajouter des privations supplémentaires à tant d'autres qui existent déjà. L'esprit républicain s'épanouit lorsque la chose publique est ce qu'il y a de mieux partagé.Conscients de cela, nous avons mis en avant le rapport direct entre le progrès économique et le niveau culturel des populations. Ce rapport est d'ailleurs tout aussi étroit lors-qu'il s'agit de développement politique, du développementde la conscience républicaine et de l'affermissement des institutions démocratiques.Il est important pour nous Africains d'entrer dans le troisième millénaire raffermis par notre vision du monde propre, par notre philosophie et notre génie tout en restant ouverts aux apports enrichissants de la modernité sans pour autant nous aliéner ou nous perdre dans la pseudo-rationalité des schémas exogènes.Notre culture n'est pas seulement la réminiscence de notre passé. Notre culture, en ses valeurs progressistes, est surtout le ferment de notre présent et de notre futur.La culture du développement est celle qui sait à la fois bousculer les murs de l'immobilisme, les pesanteurs sociologiques rétrogrades et promouvoir les éléments de progrès du substrat culturel. Elle doit pouvoir réactiver un ordre intérieur qualitatif pour nous permettre de mieux survivre à cet ordre international conçu autour de nationalismes et d'égocentrismes qui annihilent les efforts de développement du Tiers-Monde. Dans le domaine de la culture, notre politique vise à marquer le principe de complémentarité des hommes et des femmes du Burkina Faso en favorisant le brassage des différentes nationalités et en scellant la rencontre dynamiquede la jeunesse avec le legs et l'expérience des anciens. La culture, comme la démocratie, constitue une des valeurs-refuges de notre projet social de liberté, de justice, de solidarité et de progrès.L'Afrique n'est pas, comme on veut bien nous le faire croire, un continent stérile. Elle est porteuse de potentialités, d'ingéniosité et de savoir-faire qui ne demandent qu'à s'exprimer à la face du monde.Leur mise en valeur fait qu'on parle aujourd'hui sur le continent d'industrie cinématographique, audiovisuelle ou musicale. On assiste même à l'éclosion d'un artisanat industriel avec tout ce que notre patrimoine culturel recèle de richesses sur le plan de la créativité et de la fonctionnalité.Notre administration culturelle où culminent, entre autres,le Festival panafricain du cinéma et de la télévision deOuagadougou (FESPACO), le Salon international de l'artisanat de Ouagadougou (SIAO), la Semaine nationalede la culture (SNC) et l'Institut des peuples noirs (IPN),accompagnent cette ambition burkinabè de redonner une âme émancipatrice aux peuples africains. Le cinéma est un enjeu parce qu'il est un outil de liberté parsa capacité à transformer les mentalités, à changer les habitudes, à repousser les barrières de l'ignorance, de la division et de la haine.Notre artisanat est essentiel parce qu'il est l'expression authentique de l'esprit inventif des Africains et sans doute notre fusée porteuse dans l'espace du savoir-faire technique.Et l'intérêt grandissant que suscite le mouvement "black" à travers la communauté internationale commande de notre part ambition et initiative pour montrer au monde que nous sommes réellement le produit d'un vécu multimillénaire. Cette vision de la culture du développement est en harmonie avec notre conception de la gestion de la société. Elle est aussi dictée par un devoir de solidarité et de reconnaissance envers les populations laborieuses, c'est-à-dire celles qui font l'histoire sans jamais y accéder.La culture a maintes fois pris sa revanche sur l'arrogance de l'expertise qui ignore les valeurs africaines. Bien de schémas macro-économiques élaborés avec le plus grand soin ont échoué sur les rivages africains tout simplement parce qu'ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas compteravec l'intelligence et les besoins réels de ceux pour qui ils étaient conçus. Certains y ont vu, à tort, une obstination du continent à ignorer l'appel de la modernité et à être réfractaire aux nouvelles formes d'organisation politique et économique.En fait, restées longtemps marginalisées, spoliées,confrontées à la faim, à la maladie et aux multiples barrières de la survie quotidienne, les populations africaines ne se sont jamais senties réellement concernées par des échafaudages d'experts auxquels elles se sentent étrangères parce qu'elles en perçoivent rarement les résultats immédiats.La principale leçon que nous avons tirée de ce choc de civilisations, c'est que tout modèle de développement doit,pour réussir la mobilisation et la participation des communautés sans lesquelles rien n'est possible, s'articuler autour des besoins fondamentaux de la population, s'imprégner deses valeurs dominantes et prendre en compte ses préoccupations.On mesure alors combien nous fait défaut aujourd'hui l'affirmation d'une démarche africaine originale, enrichie des valeurs du passé mais tournée vers la modernité et accessible au plus grand nombre.Les nations qui ignorent l'anarchie sont celles où les principales valeurs de la société sont acceptées et partagées par de larges couches de la population et où le consensus s'organise dans le cadre de la démocratie plus ou moins sociale et du libéralisme économique Notre ambition doit être celle d'une pensée doctrinale endogène, originale, faite de pertinence par rapport à l'Afrique, ses fondements culturels, son histoire, sa civilisation, ses réalités sociales et économiques.La culture de développement que nous préconisons a pourvocation de matérialiser dans chaque destin individuel notre capacité à être à la fois le bâtisseur et le garant de ce modus vivendi.C'est aux dirigeants du continent qu'il appartient de donner un contenu aux valeurs de référence ainsi énoncées en accompagnant et en impulsant une tranquille "révolution des consciences". Ils le réussiront d'autant mieux qu'ils sauront infirmer l'ordre séculaire qui veut qu'il y ait des gouvernants détenteurs du savoir et de la vérité et des gouvernés condamnés à suivre et à subir. Et l'exercice est délicat par lequel ils doivent fondre leur autorité dans le collectif sans y perdre leur âme, c'est-à-dire en veillant à ce que la collectivité se reconnaisse dans leur pratique.C'est en cela que la dénomination "élites africaines" prendra tout son sens et révélera tout son contenu, parce que désormais synonyme de modestie, de pragmatisme, de responsabilité, de solidarité et de maturité. La nouvelle révolution des consciences et la renaissance de l'homme africain passent par là. Les partis politiques africains ont vraiment aujourd'hui une responsabilité toute particulière. Ils doivent faire preuve de maturité, éviter les antagonismes rétrogrades. Autant on ne peut construire un État prospère en niant la liberté des citoyens et en refusant leur participation à cette oeuvre,autant il est impossible d'édifier une démocratie sur des fondations de désordre et de précarité ou en exaltant à l'extrême le culte de la différence.Je comprends difficilement que la démocratie à l'occidentale, produit de deux siècles de lente évolution, soit quasiment devenue un miroir aux alouettes revendiquée avec tapage en copie conforme ici et maintenant par certains intellectuels africains!Quelle en est la compréhension pour nos "populations réelles", cette large majorité sous-instruite ou non alphabétisée qui, de par son niveau intellectuel et économique, est difficilement capable de mener un débat d'initiés sur l' avenir de nos sociétés? La "population réelle" , c'est le plus grand nombre constitué de paysans, de femmes rurales,d'ouvriers non qualifiés, de jeunes désoeuvrés qui ploient sous le poids de la misère et qui survivent de pitance d'une nature elle aussi en proie aux aléas climatiques.Que peut bien vouloir dire la démocratie occidentale pourun paysan pauvre dont l'univers se réduit à sa famille et àson village ? Faut-il le blâmer si sa notion de démocratie selimite à voter pour son frère de sang ou d'ethnie ou, tout auplus, pour celui qui oeuvre concrètement à améliorer ses conditions d'existence par une approche du développement qui rend accessibles à la base les fruits de la croissance économique dans des domaines aussi vitaux que les facteurs de production, l'éducation, la santé, l'eau potable... ?Notre pays sahélien, éprouvé par le besoin et enclavé, nenous laisse pas d'autre choix que la constitution d'un frontde survie collective. Que valent des institutions aussi démocratiques soient-elles si les préoccupations quotidiennes des populations ne sont pas prises en compte, si les revenus des ménages sont incertains, l'accès à la santé et à l'éducation compromis, le chômage des jeunes lancinant, la pauvreté galopante et les perspectives du lendemain sombres ? Prétendre construire un État de droit sans combattre le dénuement extrême qui caractérise le vécu des Africains, c'est courir à l'échec.Plus que les autres continents, l'Afrique a durement subi les effets de la conjoncture enregistrés dans les années 70,avec ses chocs pétroliers successifs et la dépréciation chro-nique de ses matières premières. Les pays du Sahel ont dû en outre affronter les affres d'une longue sécheresse qui amis à mal les performances de leur agriculture. La dette africaine, moralement injuste, s'est ensuite signalée comme un fardeau insoutenable et continue d'ailleurs, malgré les traitements appliqués, de peser lourdement sur nos ambitions de développement.Le débat des experts a conclu à une nécessaire réorientation des politiques et, par un jeu de balancier dont l'histoire économique est coutumière, les préceptes de l'orthodoxie libérale se sont imposés comme étant désormais la voie à suivre. Sous l'impulsion des institutions financières internationales, le continent s'est engagé dans un vaste chantier de réformes structurelles destinées à corriger les déséquilibres de la macroéconomie, à créer un environnement plus propice à l'éclosion des activités économiques et à bouleverser qualitativement les indicateurs sociaux.C'est dans ce contexte particulièrement difficile qu'est intervenue la revendication de démocratisation sur le continent africain.Est-il possible aux deux sphères, celle de la libéralisation politique et celle de la réforme économique, de cohabiter harmonieusement ? À première vue, la conjonction peut paraître dangereuse car deux logiques en apparence contradictoires se mettent en marche. Les programmes d'ajustement structurel, en raison de leur incontoumable austérité,sont perçus par les populations comme un pas en arrièredans la quête d'un pouvoir économique et social décent.Dans ce contexte, la démocratisation peut apparaître comme un pourvoyeur de droits et de pouvoirs dont l'expression risque de conduire à la parcellisation de l'autorité, voire à une certaine forme d'anarchie. Certains ont d'ailleurs vite fait de stigmatiser la cohabitation entre ajustement structurel et démocratisation comme un facteur decrise à répétition, d'instabilité et parfois de régression économique.Pourtant, de même que la démocratie est partie intégrante de la bonne gouvernance, de même la réorganisation de nos économies est une nécessité vitale. Il nous faut les mener de front. Le récent forum sur le développement de l' Afrique, tenu à Dakar le 21 juin 1998, a été l'occasion d'échanges fructueux entre les États africains de l'Ouest et du Centre et la Banque mondiale. Il y a été établi que le regain de vitalité des économies africaines est bien le résultat des courageuses réformes structurelles entreprises ces dernières années. Néanmoins cette libéralisation, pour contribuer à créer le progrès durable dont les fruits sont partagés par les populations à la base, exige d'évoluer dans un environnement politico-administratif de démocratie et de bonne gouvernance.Le Burkina Faso, pays enclavé, a hérité d'une nature et de conditions climatiques très austères qui hypothèquent le développement de son agriculture. Peu pourvus en ressources minières, nous nous sommes résolus à nous appuyer sur nos ressources humaines, à concevoir le développement à la base et à donner la priorité à la satisfaction des besoins primaires des populations.Pour la majorité des Burkinabè, qu'est-ce qu'une économie en croissance et des fondamentaux bons s'il n'y a pas une traduction concrète en acquis visibles et palpables au regard des immenses sacrifices qu'ils ne cessent de consentir ? C'est pour juguler ce paradoxe que nous avons placé la lutte contre la pauvreté, pour l'emploi et l'auto-emploi au coeur de l'équation du développement. Dans notre approche, l'État se doit de déterminer les actions ciblées en priorité sur l'environnement immédiat des populations,puis de leur conférer l'entière responsabilité du processus.En permettant ainsi aux populations de forger elles-mêmes leur destinée, la République, pays des citoyens, devient chez les pauvres le pays du travail qui libère.Cette méthode de responsabilisation et de libération de l'initiative à la base par une forme de gestion autocentrée du développement constitue l'axe fondamental du programme des Engagements nationaux que nous avons initié en juin 1994.Ces Engagements, qui sont devenus un élément intégrant de la vie quotidienne des Burkinabè, s'articulent autour de centres d' intérêt vitaux qui sont : - La sauvegarde de l'environnement et la lutte contre ladésertification ; - L' accroissement de la production agro-pastorale ; - L' organisation et l'appui au secteur informel et à l'artisanat ; - Le développement du réseau des petites et moyennes entreprises et industries ; - La promotion de la technologie ; - L'éIévation du niveau général des connaissances à la base ainsi que le développement du sport et des activités culturelles. Les projets spécifiques tirés de ces Engagements avaient pour objectif essentiel d'éviter le danger de la marginalisation des couches les plus vulnérables de la population par le processus d'ajustement et de restructuration économiques. Ce souci prenait une signification singulière au lendemain de la dévaluation de notre monnaie, le francCFA, en janvier 1994. La psychose qui entourait cette forte dévaluation rendait impératif de raffermir l'espoir des jeunes et des femmes, de conforter leur confiance en eux-mêmes et leur optimisme sur l'avenir. L'organisation et la promotion efficaces de leur intégration dans la sphère de la production nous sont apparues comme la méthode la plus indiquée.L'engouement suscité sur le terrain, et toujours intact après quatre ans de pratique, nous conforte dans la conviction déjà établie que la puissance publique se juge essentiellement à travers sa capacité à satisfaire les besoins les plus fondamentaux du peuple. Cet engouement est illustré par le succès éclatant de lamise en oeuvre des projets "8000 villages, 8000 forêts" et" Une école, un bosquet" qui, tout en étant des instruments efficaces d'éducation des populations sur la protection et la restauration de l'environnement, constituent des indicateurs du degré de mobilisation populaire.Dès l'année-test en 1994, la conjugaison des efforts des comités villageois et du mouvement associatif appuyés par l'État a permis, avec l'apport substantiel des bailleurs de fonds et des ONG, la mise en terre de plus de quatre millions de plants et la délimitation de 600 hectares de forêt protégée.Au total, sur une période de quatre ans, soit jusqu'en 1997,plus de 25 millions d'arbres ont été plantés sur une superficie de 48 410 ha, avec un taux moyen de réussite de 64% environ, et 2280 ha de forêt protégée ont été délimités.Si ce programme a bien un mérite, c'est d'avoir fait de la préservation de l'environnement un nouveau cheval de bataille pour les populations rurales.Pour promouvoir l'intégration des femmes dans le processus de développement, nous avions, dès 1990, créé une structure d'appui et de financement, le Fonds d'appui aux activités rémunératrices des femmes (FAARF). Dans le cadre du programme des engagements nationaux, une dotation supplémentaire de 500 millions de francsCFA a été apportée au budget de ce fonds pour soutenir son élargissement à toutes les provinces du pays. Cette orientation sera par ailleurs renforcée par un apport substantielde capitaux dans le cadre de l'opération "Emprunt d'État"dont les 5 milliards de francs déjà mobilisés sont destinés à financer, outre le secteur agricole et la micro-entreprise,les activités rémunératrices des femmes et celles du secteur informel.Il s'agit pour nous de provoquer une dynamique économique dans le milieu féminin par l'émergence d'un tissu de petites unités de production en facilitant l'accès des femmes au crédit et en encadrant leur formation à la gestion.Au premier semestre de 1998, plus de 3 milliards de francsCFA ont été accordés sous forme de prêts pour la promotion des sous-secteurs de l'agriculture, de l'élevage, de la petite transformation, de l'artisanat et du commerce. Le taux de recouvrement enregistré, de l'ordre de 90%,démontre la détermination et le sérieux des bénéficiaires.Toujours en persévérant dans la promotion des activités féminines, nous avons initié un centre de formation et de production pour jeunes filles dans les domaines de la couture, de la teinture, du tissage, du tricotage, de la transformation et de la conservation des produits. Durant deux années de formation, ce sont environ 1000 jeunes filles venant de toutes les provinces du pays, rejetées par le système éducatif formel, qui ont ainsi accédé à un métier nouveau.L'enjeu le plus difficile de ce projet est la réinstallation etle suivi de ces jeunes filles dans leur milieu d'origine avec l'appui de l'État et des collectivités locales. Déjà, à la fin de la formation, chaque jeune fille a pu bénéficier d'un équipement complet correspondant à sa spécialité et d'un fonds de roulement de 120 000 francs CFA destinés à appuyer son insertion dans son univers de production.Au-delà des activités féminines spécifiques, notre préoccupation majeure est de soutenir l'insertion des jeunes en général dans le processus de production. À cet effet, un fonds d'appui au secteur informel et à l'artisanat (FASI) a été mis en oeuvre en 1995. En deux ans d'exercice seulement, ce fonds, qui a eu pour ambition d'accorder des facilités de crédits aux plus démunis, a financé 166 micro-pro-jets pour une valeur de 364 millions de francs CFA ; ces micro-projets, principalement des entreprises privées de très petite dimension, ont généré plus de 600 emplois.Mais le projet le plus ambitieux pour la jeunesse demeure sans conteste celui dénommé "Fixation des jeunes dans leurs terroirs" . Son objectif premier est d'améliorer à la base les conditions de vie et de travail de la jeunesse rurale, de l'assister et de la soutenir pour lui assurer des reve- nus significatifs à travers des activités agricoles rémunératrices. Le pari que nous avons fait en l'initiant estde maîtriser, à terme, l'exode rural et de créer de nouveaux pôles de développement attractifs dans les campagnes.Dès 1995-96, dans sa phase pilote, le projet "Fixation des jeunes dans leurs terroirs" a concerné près de 20 000jeunes de 105 villages qui ont ensemencé au total 925 hectares en coton, arachide et riz pluvial. Bénéficiant de l'appui constant des partenaires du développement, notamment l'Union européenne, ce projet est en passe de s'imposer comme une référence au Burkina Faso en matière de développement de proximité.En même temps, et au rythme des moyens matériels et financiers qui se mettent au service de cette ambition, nous avons entrepris de donner un coup d'accélérateur à la mécanisation agricole et à la modernisation de l'élevage en dotant les producteurs de matériel de production sous la forme d'un prêt très concessionnel. Ainsi, depuis l'année1994, un total de 330 tracteurs dont 80 de la Société des fibres textiles (SOFITEX) , des centaines de motopompes et des milliers de charrues ont été distribués.La promotion, par le crédit, des petites et moyennes entreprises est également au coeur de notre stratégie. Nous avons aussi entrepris de vaincre le phénomène de l' analphabétisme à travers une opération à grande échelle d'animation communautaire et de donner un élan nouveau aux secteurs du sport et de la culture. Le moule de ces initiatives est cette espèce de "new deal"dont nous indiquons ici la trame et qui nous paraît incontournable. Nous pensons essentiellement ici à cette volonté inébranlable, qui doit nous habiter, de renverser le cours de l'histoire en revenant à nos sources immémoriales de créativité, d'inventivité et de solidarité, à l'urgence d'un contrat moral entre nos populations et les pouvoirs où les seconds se mettent vraiment au service des premières.À travers cette nouvelle stratégie de développement endogène que nous mettons en oeuvre, nous avons surtout voulu expérimenter des mesures pratiques, susceptibles de donner du lustre aux initiatives à la base. C'est une démarche à l'évidence peu conforme aux programmations classiques davantage versées dans la détermination préalable des équations du développement et plus soucieuses de cohérences macro-économiques. Ces approches, bien que nécessaires à maints égards, apparaissent aussi comme des contraintes sociales supplémentaires en ce qu'elles n'ont pas toujours de prise sur les préoccupations et les réalités quotidiennes des populations.Nos six engagements, au-delà du fait qu'ils constituent un plan concret de développement aux résultats immédiatement mesurables, présentent l'énorme avantage de s'articuler autour de l'homme et de la prise en charge de ses problèmes de proximité.L'innovation se trouve dans la redéfinition des enjeux du développement. Toutes les couches de la population, y compris les franges les plus défavorisées, interpellées quotidiennement par la désertification, les déficits de production agro-pastorale, la dure condition des entreprises et le chômage des jeunes, trouvent chacune dans ces engagements un axe de reconnaissance. L'innovation apparaît également dans la nouvelle approche de la culture, dans la stimulation et l'entrain du plus grand nombre à la pratiquedu sport.C'est pourquoi il est pour nous un impératif, dans un très court terme, de renforcer ces Engagements par une deuxième génération de projets.Comment les Africains peuvent-ils ne pas éprouver un certain scepticisme, voire de la méfiance à l'égard de tout ce qui peut incarner ou rappeler des modèles auxquels ils se sentent étrangers, eux qui ont tant connu la soumission à un ordre venu d'ailleurs qui ne leur reconnaissait même pas la dignité d'homme et l'assistanat qui fait de leur indépendance une souveraineté à responsabilité limitée ?Nous avons jugé indispensable, pour vaincre ce déni de soi, d'intervenir directement dans la transformation qualitative des conditions d'existence et de travail des populations.Aussi nous a-t-il paru important de placer le paysan, éIément central de notre société et moteur de cette nouvelle impulsion de notre histoire, au centre de nos préoccupations et de nos projections. C'est le paysan qui peut donner des raisons de croire à l'avènement d'un monde meilleur pour peu qu'il soit adéquatement encadré, financièrement soutenu et stimulé par la nécessité ou par l'exemple à adopter un mode de production et un style de vie orientés vers l'avenir.Nous avons voulu personnellement être dans le jeu de l'exemple en entreprenant nous-même un projet de production agricole semi-motorisée de moyenne surface dans quatre provinces du Burkina Faso : l'Oubritenga, le Kénédougou, la Sissili et la Léraba. Notre souci essentiel,en plus de la création d'emplois paysans et la rentabilité de ces champs, est de donner l'exemple à la détermination paysanne, d'encadrer des producteurs et de susciter la création de pôles de génération et de distribution de revenus en milieu rural.En Afrique, l'État a encore la délicate responsabilité de concilier un minimum d'intervention avec les exigences modernes du moins État. Cela est évident.L'État africain a le devoir de soutenir les marginaux générés par le système économique libéral, de promouvoir leur réinsertion sociale en finançant par l'accessibilité au crédit la création de micro-entreprises à leur profit. Il est également de son devoir de stimuler et d'accompagner le plein rendement du secteur économique privé dans les domaines de l'industrie et des petites et moyennes entreprises en se désengageant lui-même des circuits de la production directe et en offrant les cadres réglementaires et institutionnels propices à l'investissement et à la compétitivité. 4 . L'éducation, clé de toute évolution Dans la lutte pour le progrès, la qualité des ressources humaines est un facteur essentiel.On s'en aperçoit désormais avec plus de lucidité que par le passé. L'expérience de quatre décennies d'indépendance a démontré amplement que l'échec ou les succès mitigés de nos initiatives trouvent souvent leurs origines dans la faiblesse de nos systèmes éducatifs.En Afrique, malheureusement, les indicateurs dans ce domaine sont très faibles. Au Burkina Faso, l'analphabétisme est un vrai fléau social qui ralentit à la fois l'émancipation des individus et l'action de la puissance publique dans la mise en oeuvre des processus de croissance. Et la conviction est désormais largement établie que l'avenir des pays africains dépendra, pour une grande part, de la généralisation de l'éducation ainsi que du développement de la recherche scientifique et technique. L'éducation doit être considérée, tant par les décideurs africains que par les partenaires du développement, non pas comme un simple "secteur social" mais comme un véritable investissement. C'est sous cet angle que l'on doit apprécier les efforts financiers qui lui sont consacrés et que l'on a souvent tort de considérer comme "non productifs".La redéfinition des finalités et des objectifs du système éducatif est une urgence qui s'impose à la quasi-totalité des pays africains. Elle implique une remise en question des programmes dominants en mettant l'accent sur une meilleure adéquation entre les filières d'enseignement et les activités qui génèrent la croissance économique. Mais en dehors même de cette inadaptation des contenus, la dispersion ou le manque de coordination des efforts des pays africains constitue aussi un lourd handicap à la rentabilisation optimale de nos investissements financiers, intellectuels et humains. Notre déficit éducatif est également tributaire de nos démarches par trop solitaires ou nationales là où, au contraire, la concertation, l'intégration et les programmes communs devraient être la règle. Il faut y remédier au plus vite. Cela est particulièrement nécessaire dansle domaine scientifique et technologique où le retard de l'Afrique par rapport au reste du monde est des plus cruels.Tous les pays qui ont réussi des avancées décisives sur le chemin du développement n'ont pu le faire qu'en domptant les sciences et la technologie. Au demeurant, ce n'est pas un hasard si la recherche fondamentale ou appliquée est l'un des principaux enjeux de la compétition entre nations industrialisées et, à l'intérieur même des États, entre grands groupes industriels.L'interpellation en ce qui nous concerne est sans ambages : développer en priorité une véritable culture de la science et de la technologie tant chez les élites qu' au niveau de la jeunesse. Il nous faut des plans appropriés de recherche mettant l'accent sur la recherche-développement et encourageant l'innovation technologique à la base. C'est l'un des domaines où le rôle de l'État, ne serait-ce que pour l'impul-sion et l'orientation, restera déterminant pendant longtemps. Et le coût exorbitant que cela entraîne ne saurait être une excuse à un désengagement aussi bien de la puissance publique que des investisseurs privés, car ce serait se fermer les portes de l'avenir. Le Burkina Faso connaît mieux que tout autre pays le prix de la non-maîtrise du savoir-faire scientifique et technologique. L'analphabétisme est chez nous un vrai fléau qui, en plus de souligner une injustice criarde, ralentit l'émancipation des individus et limite l'action de l'État en faveur de la croissance car l'outil demeure, pour notre époque historique, l'objectivation de l'homme. Aussi avons-nous entrepris, en dépit des contraintes déjà lourdes, de donner à la recherche un dynamisme nouveau en adéquation avec nos exigences de développement. Nous avons adopté un plan stratégique de la recherche qui affirme le rôle prépondérant de la recherche pour l'accroissement de la productivité et l'amélioration du cadre de vie des populations. Le Centre national de la recherche scientifique et technologique (CNRST) en est l'outil de promotion et de coordination.Cette action scientifique et technologique pourra, le moment venu, se concentrer sur des domaines particuliers porteurs de croissance ou accélérateurs de progrès. Nous pensons à l'instant même au secteur des téIécommunications, pour ne citer que cet exemple. Et rien n'interdit qu'un pays dépourvu de ressources puisse exceller dans un domaine si sophistiqué. L'histoire est d'ailleurs en cela une source d'éclairage très sûre.Jusqu'à la fin du XVe siècle, l'Europe ne se distinguait guère des autres continents. Elle ne disposait pas d'atouts technologiques décisifs par rapport à l'Asie ou à l'Afrique.C'est l'intervention ou l'utilisation déterminée des nouvelles techniques de navigation, de communication, qui ont permis l'ouverture de ce que les historiens appellent"les temps modernes" ou "les grandes découvertes". Les explorations puis la colonisation et la domination du reste du monde proviennent de là. La domination marquée de l'Occident sur les autres parties du monde a depuis lors changé de forme tout au long des siècles mais ne s'est affaiblie à aucun moment depuis 1492. Bien au contraire, elle s'est renforcée à chaque étape, devenant de plus en plus subtile, puisqu'elle a désormais investi les modes de pensée, de vie et les formes d'organisation sociale et politique. Chacune des étapes franchies correspond à de nouvelles découvertes et à des progrèssouvent spectaculaires en matière de communication.Les techniques nouvelles de la communication, notamment le réseau internet et les inforoutes, anéantissent de nos jours les distances géographiques et rendent le savoir accessible à toutes les régions du monde.Elles offrent à l'Afrique une opportunité exceptionnelle pour développer avec intelligence et hardiesse la qualité de ses ressources humaines.Aujourd'hui la révolution informatique transforme, à un rythme accéléré, les conditions d'existence des sociétés.Elle risque, si le continent n' a pas de sursaut salutaire, de laisser l'Afrique dans un état de marginalisation aggravée.Comme pour beaucoup d'autres choses, l'Afrique doit, là aussi, absorber sans se renier. Conformément à ce que soutient l'UNESCO, une large diffusion de l'instruction et de l'éducation est le meilleur facteur de soutien au développement. Mais il nous faut débarrasser nos systèmes éducatifs des tares qui favorisent l'extraversion de nos sociétés.L'école de l'Afrique doit s'intégrer à son milieu et oeuvrerà promouvoir à la fois ses valeurs essentielles et ses produits. Elle doit être en priorité le moyen pour une formation adaptée et un perfectionnement constant de nos ressources humaines en leur facilitant la maîtrise des techniques et technologies de production puis en veillant à ceque le savoir acquis ait un sens dans l'environnement qui est le leur.C'est dans cette optique que nous avons entrepris au Burkina Faso la création d'écoles de métiers, de lycées scientifiques et professionnels, de centres d'éducation de base non formels (CEBNF) et d'écoles satellites. Nous avons voulu ces innovations comme partie intégrante de la réforme du système éducatif en leur attribuant la vocation d'établir une saine adéquation entre formation et emploi, en insérant l'école dans son milieu sociologique et en l'adaptant aux besoins réels et concrets des populations.L'éducation est devenue une urgence continentale. Éduquer, c'est bâtir le futur. Ce défi doit prendre en compte tout particulièrement les jeunes filles. En cette fin du XXe siècle, elles sont toujours exclues du savoir : le taux d'analphabétisme des femmes africaines s'élève à plus de 65%. Même lorsqu'elles sont scolarisées, on constate un nombre très important d'échecs et d'abandons de filles avant la findu premier cycle. Or, ce sont les femmes qui éduquent les enfants, leur transmettent les règles et les valeurs communes, les connaissances de base. Ce sont elles qui socialisent l'enfant. Ce sont elles qui stimulent son intelligence,sa curiosité, sa créativité. Un enfant vivant dans un milieu fermé avec une mère analphabète est un enfant handicapé dès le départ. Les femmes prisonnières des coutumes et des traditions du fait de leur analphabétisme ne transmettent pas le savoir et leurs enfants courent le risque de vivre la sclérose de l'ignorance jusqu'à la fin de leur vie.Nous devons mettre l'accent sur le droit légitime des femmes et des filles à l'éducation. C'est un principe de démocratie.L'inégalité entre l'homme et la femme est un constat à l'échelle mondiale mais ce phénomène est amplifié là oùl es femmes sont analphabètes. Les hommes qui savent lireet écrire disposent alors d'une arme supplémentaire pour maintenir les femmes sous leur férule.Le rôle des femmes est devenu si crucial pour notre développement à tous qu'il faut agir vite. Le plan d'action pour l'éducation des filles dont la mise en oeuvre est en cours au Burkina Faso a cette vocation supérieure de stimuler la scolarisation des filles et d'élever sensiblement leur taux de scolarisation. Déjà on observe en la matière une légère amélioration des statistiques. 5 . L'Afrique doit se prendre en charge Les obstacles économiques, politiques, culturels et sociaux que rencontre l'Afrique constituent la plus ferme des invitations à ses fils pour qu'ils retrouvent le chemin de l'unité qui autorise la prise en charge effective de leur destin. Car sans l'union, l'Afrique restera à la périphérie de l'histoire.La simple morale nous dicte de nous défaire à jamais decette image de main tendue qui nous colle à la peau et debâtir des pactes d'amitié où dignité et fierté compteront autant que solidarité et générosité.Cette quête d'indépendance n'est pas nier l'importance des leviers de la solidarité entre les peuples. C'est donner une autre lecture aux droits de l'homme et des peuples, c'est assumer le devoir de savoir rester soi-même. L'Afrique avait su, en d'autres temps, au prix d'une volonté ardente et confiante en l'union de ses fils, faire surgir l'espoir face aux périls extrêmes. Notre conviction est qu'elle doit de nouveau créer l'opportunité, dictée par lanécessité de sa survie, de réussir une oeuvre majeure de solidarité par l'intégration.Mais le constat paradoxal est que la multiplication des ins- titutions interétatiques depuis les indépendances a plus freiné l'intégration qu'elle ne l'a servie. Cependant, le souffle rédempteur qui semble marquer notre nouvelle détermination prend des formes encourageantes qu'il est de notre devoir de savoir consolider en ayant une bonne lecture de nos erreurs du passé . Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), Communauté économiquedes États de l' Afrique de l'Ouest (CEDEAO), Communauté économique et monétaire des États de l'Afrique centrale(CEMAC), Communauté de développement de l' Afrique australe (SADC), Union du Maghreb arabe (UMA), etc.La consolidation de nos politiques d'intégration peut offrir l'occasion d'une forte innovation de nos politiques de développement. En élaborant un vaste et audacieux programme communautaire de sécurité alimentaire, nous ferons reculer à jamais le spectre de la famine. En unifiant nos différents plans de protection de l'environnement et de gestion des ressources hydrauliques, nous mettrons un terme à l'avancée du désert et ferons de la pénurie d'eau un souci oublié pour nos populations. Par ailleurs, le développement en commun de nos moyens de transport et de communication favoriserait une vraie libre circulation des personnes et des biens et assurerait une meilleure rentabilité à nos circuits de commercialisation.Cette approche est à nos yeux la seule planche de salut, car on ne saurait imaginer un développement endogène de l'Afrique hors des sentiers de la solidarité et de l'intégration. La région intégrée est une grande destination pour le commerce et l'investissement. En outre, il est indéniable que le marché régional se présente aujourd'hui comme une école de la mondialisation,une voie d'adaptation à la globalisation.La paix constitue bien évidemment le principal préalable à toute intégration réussie. Dans ce domaine, le constat est malheureusement accablant. De la corne de l'Afrique à sa partie Ouest, en passant par l'Afrique centrale, naissent et renaissent sans cesse des foyers de tension. On remarque un recul des conflits entre États souverains, même si quelques problèmes de frontière surgissent de temps à autre pour nous rappeler la délicatesse de la question des tracés hérités de la colonisation.Mais la recrudescence des conflits internes est, quant à elle, plus que préoccupante. Ces conflits mettent le plus souvent en jeu des questions de légitimité identitaire ou d'intolérance politique et portent directement atteinte à l'ordre social : affrontements ethniques, violences politiques, déplacement de populations, massacres, destruction de biens et d'infrastructures. Les ravages économiques et matériels sont énormes, mais les blessures psychologiques sont les plus atroces.Aucune partie du continent n'échappe à cette folie meurtrière des hommes. Dans la région des Grands Lacs, plusieurs millions de personnes sont cycliquement déplacées lors d'affrontements politico-ethniques dévastateurs.L'instabilité observée dans la région Est de la République démocratique du Congo en ce mois d'août en est une illustration. En Afrique de l'Ouest, en Sierra Leone et au Libéria notamment, la violence s'est imposée à l'économie,conduisant à la fermeture d'importantes mines et compromettant ainsi des années de recettes d'exportation. Si la paix tarde à venir dans le premier pays, l'espoir renaît dans le second où la démocratie a fait son entrée. En Angola et au Sud Soudan, le cycle de la mort, de l'insécurité et de la peur agit comme une fatalité qui écrase les espoirs de survie et d'épanouissement de dizaines de millions de personnes. Dans la corne de l'Afrique, les populations sont durement éprouvées par le conflit inter-Somaliens et la guerre fratricide érythréo-éthiopienne. En Afrique du Nord, les extrémismes politico-religeux continuent de s'exprimer par la violence et le sang.Quel gâchis! Imagine-t-on l'importance des ressources ainsi détruites au moment où la pauvreté de masse, l'analphabétisme et les difficultés d'accès aux soins de santéfrappent quotidiennement à nos portes ?Il est triste d'avoir à admettre que la haine et la violencerestent, à l'orée du XXIe siècle, les ressources privilégiées par certains esprits pour régler leurs contradictions.Interpellé dans son écartèlement meurtrier et sa conscience bafouée, notre continent doit démontrer sa maturité et sa capacité à imaginer les mécanismes du retour à la quiétude. Les initiatives ne manquent pas, qui vont de la médiation, inspirée par nos traditions, à la mise en place d'instruments politiques de règlement pacifique des conflits, dont la vocation à terme est de faire émerger une véritable culture de la paix.Le Burkina Faso s'efforce de faire face à son devoir. Il a abrité plusieurs rencontres de médiation entre parties en conflit dans les pays voisins. Les résultats ont été souvent concluants, parfois mitigés en fonction de la réelle détermination des protagonistes et de leur volonté d'aboutir à la paix. Ces facteurs demeurent d'ailleurs déterminants aumoment de l'application des accords et recommandations obtenus lors des négociations.À l'initiative des chefs d'État et de gouvernement, l'OUA a eu l'intelligence et la sagesse d'élaborer des formules de médiation pour les situations de conflit. La primauté de notre organisation commune doit être réaffirmée, même si des contributions ponctuelles de règlement émanant de l'extérieur sont toujours les bienvenues. Le véritable défi pour l'OUA, c'est de pouvoir transformer les compromis obtenus autour des tables de négociation en comportements disciplinés sur le terrain, ce qui n'est pas souvent le cas. Cette incapacité relative a beaucoup nui à son image. Ces limites méritent d'être corrigées. C'est ainsique nous donnerons une identité propre et un contenu concret à nos organes de gestion des conflits et du créditaux résolutions de l'OUA. Nous le réussirons si nous activons notre politique en la matière autour des trois axes fondamentaux que sont la prévention, l'intervention et la supervision. La diplomatie préventive est entrée dans les moeurs depuis déjà quelques années. Si une telle démarche se conçoit aisément entre autorités de deux États souverains, elle est en revanche moins évidente lorsqu'il s'agit d'un conflit entre des peuples dans leurs spécificités et dans leur histoire, surtout à l'intérieur d'un même pays.D'un point de vue purement pratique, des plans d'action doivent être mis en oeuvre pour promouvoir une politique par cercles concentriques de plus en plus vastes, de l'intérieur des pays à l'échelle de la sous-région. En d'autres termes, la prévention doit d'abord être intégrée aux politiques nationales respectives et pratiquée en cultivant l'ar du consensus, du compromis dynamique en lieu et place dela célébration de la victoire d'un camp sur l'autre. La paix devient forte à l'intérieur d'un pays lorsque les fondements de la nation se confortent des apports de toutes les sensibilités. La primauté doit donc aller aux formes de règlement qui donnent la priorité à la reconstruction d'un cadre institutionnel central fort et à une gestion consensuelle qui restaure la concorde autour des intérêts supérieurs du pays et des valeurs les mieux partagées par les populations. Concernant l'intervention, celle-ci commande que nousallions vers le prépositionnement de forces d'intervention humanitaires à l'intérieur de chaque pays, mais conçues dans une même doctrine d'emploi pouvant se mettre en casde besoin à la disposition d'un commandement unique panafricain sur ordre de l'organe central du mécanisme de prévention, de gestion et de règlement des conflits ou de l'organe décisionnel des Nations Unies.Une telle approche aura au moins le mérite d'éviter la cacophonie des décisions et contre décisions qui caractérisent un peu trop la scène politique africaine face aux conflits etde faciliter l'appui logistique et humanitaire des partenaires du Nord. La principale faiblesse des initiatives africaines réside dans la difficulté d'assurer la supervision des règlements sur le terrain. Cette donnée doit être dûment prise en compte sur les plans diplomatique et militaire. Sur le plan militaire, il va de soi que l'efficacité et la rapidité de forces de "professionnels" , placées sous la direction d'un état-major tactique unique, constituent un atout supplémentaire tant pour le suivi que pour la dissuasion. En prenant l'initiative de forger elle-même son destin,l'Afrique ne limite en rien les responsabilités de la communauté internationale dans la promotion de la paix et de l'aide au développement. Bien au contraire, nous avons pleinement conscience de nos limites objectives que toute notre volonté politique ne suffirait pas à repousser. La gestion des situations de conflit nécessites ouvent le déploiement de ressources humaines, matérielles et financières hors de portée des capacités de nos pays.C'est en ce sens que les organisations internationales devraient, en dépit des handicaps structurels qui sont les leurs, continuer de jouer la carte de la solidarité et du partenariat avec l'Afrique.Il y va de l'intérêt de tous, y compris des plus nantis. Le fossé grandissant qui sépare le Nord du Sud constitue unimplacable appel aux flux migratoires que même les proclamations xénophobes ne pourront pas arrêter. Et nul ne peut, même si la responsabilité passée des puissances étrangères n'entame en rien celle des Africains d'aujourd'hui, nier le fait que les puissances coloniales conservent une part de responsabilité dans la plupart des situations conflictuelles en Afrique ou dans le pillage de ses ressources. C'est un fait historique douloureux qui constitueun facteur de blocage sur le chemin du développement et qui nécessite de l'Afrique qu'elle sache dépasser son complexe si elle veut rattraper son retard. Le devoir de solidarité en faveur de la paix et du développement est donc un devoir moral pour les pays du Nord. Cette solidarité est une réponse impérative à la misère des populations, et cela d'autant plus qu'elle s'adresse plusà des peuples qu'à des gouvernements. L'apport nouveau de ce combat sera de faire émerger undroit au développement qui reprenne à son compte toutes les dimensions déjà connues des droits de l'homme, au premier rangs desquels les droits à la protection, à la satisfaction de ses besoins élémentaires et les droits de participation à la gestion du pouvoir.Nous en aurons de plus en plus besoin au moment où cette donne incontournable de notre ère qu'est la mondialisation de l'économie et des échanges provoque dans son sillage la globalisation des crises et des exclusions sociales. Y a-t-il à cela meilleur antidote que cette fameuse "mondialisation du partage" qu'appelle si justement de ses voeux Federico Mayor, directeur général de l'UNESCO ?Dans un tel contexte, la diplomatie de nos États est appelée à évoluer pour s'adapter aux enjeux de la période et pour répondre efficacement aux besoins de nos nations en aidant surtout à traduire nos ambitions en réalités.Considérée dans ses éléments traditionnels où l'apparence et l'apparat semblent souvent prendre le pas sur l'essentiel et le fond, la diplomatie a parfois été perçue, au Burkina Faso comme dans les autres pays d'Afrique, même par l'opinion la plus éclairée, comme un folklore inutilement coûteux. Pourtant, la situation spécifique des États africains commande qu'une place particulière soit attribuée à la politique étrangère. La nature essentiellement extérieure du financement du développement, la nécessité de consolider l'État et la nation de construction récente et encore fragile, l'impératif de l'unité africaine et, subséquemment, de l'intégration régionale suffisent à justifier l'importance qui doit être accordée à la politique étrangère.Dans la doctrine classique des relations internationales, la politique étrangère est construite autour de la projection de la puissance de chaque pays sur la scène internationale.Chaque pays dispose d'atouts et de handicaps spécifiques à partir desquels il gère ses rapports avec ses partenaires ouses adversaires. Mais pour des pays où, à quelques exceptions près, la notion de puissance est franchement élusive,la politique étrangère est d'abord une stratégie, la plus efficace possible, pour relever les défis majeurs auxquels la nation fait face dans la quête du développement. La diplomatie devrait donc être définie comme un dispositif technique et pratique au service du développement, de la construction nationale et de l'unité africaine.Cette vision de la diplomatie du développement s'impose à l'Afrique. Elle se distingue des approches classiques par les objectifs qu'elle vise. Il ne s'agit plus seulement d'animer par la technique des diplomates les rapports globaux - donc politiques - entre les États. Il s'agit surtout d'inventer les mécanismes les plus efficaces pour supporter l'action économique, commerciale ou financière.En Afrique, la diplomatie doit être au service du progrès économique et social, en considérant chacun des secteursde développement comme un de ses champs d'action.La diplomatie du développement, c'est aussi l'élargissement de l'espace classique des rapports extérieurs de l'État.Puisque la nouvelle politique étrangère impose d'autres types de partenaires du gouvernement, à côté des États et des organisations internationales, il faut que l'action diplomatique innove en créant des techniques d'approche et de rapport en adéquation avec la nature des ONG, du mouvement non gouvernemental et transnational en général et des organisations économiques et financières en particulier.La "vraie diplomatie", en vérité, n'est-elle pas justement,dans son essence, la capacité de s'adapter ? Aujourd'hui, l'humanité dispose de moyens de communication performants qui nous rapprochent de plus en plus les uns des autres. Et paradoxalement, le sentiment que l'Afrique est de plus en plus isolée dans le processus de développement mondial n'a jamais été aussi fort.Au moment où de grands blocs économiques et politiques se substituent au vide laissé par la chute des idéologies totalitaires, nous devons trouver notre propre voie si nous voulons réussir notre développement. Le nouvel ordre de solidarité effective que nous appelons nécessite que les forces politiques, économiques et sociales du continent se mobilisent et se constituent en catalyseurs de progrès, avec le seul désir de rendre à l'Afrique sa dignité et sa fierté.Le retour au progrès passe par un affermissement de la nation qui doit renaître en nous comme un vécu collectif et non plus comme une pensée individuelle.Il passe aussi par : - La reconnaissance et la gestion des particularismes dans un État démocratique fondé sur un pluralisme convergent; - Une décentralisation effective, support irremplaçable du développement à la base; - L'intensification d'une politique d'éducation et de communication en faveur d'une véritable "culture de la paix".À partir de nations fortes, organisées autour d'institutions crédibles et s'articulant dans le cadre d'un consensus global autour d'un projet de vie en commun, les processus de rapprochement et d'intégration entre pays peuvent, dès lors,être de puissants vecteurs de mobilisation non seulementdes sphères politiques mais aussi des populations à la base.L'Afrique a tout à gagner à se débarrasser des complexes qui handicapent ses immenses capacités d'initiative. Son histoire récente qui déroule sous nos yeux un tapis dehaine, de famines et de ruines doit suffire à nous convaincre que d'autres voies restent à explorer.C'est donc un acte de militantisme politique et un devoir pour les patriotes que de s'investir dans l'éveil des consciences pour écrire notre histoire. Les credo de l'espérance nous invitent à une mobilisation pour le changement.Le changement est possible et les atouts sont multiples sur le continent : - Une population jeune et réceptive, courageuse et laborieuse ; - Des matières premières abondantes dans les secteurs stratégiques à l'échelle du futur (énergie, fonds de mer,patrimoine environnemental, minerais de toute première importance...) ; - Des valeurs culturelles et morales qui résistent encore aux influences des civilisations exogènes minées par des crises d'ordre psychologique et l'exclusion. Ces atouts nous feront gagner progressivement des par- celles supplémentaires d'espaces dans l'ordre mondial des valeurs si nos talents et nos compétences sont bien organi- sés pour agir et interagir de façon unitaire comme une force collective. Le défi du développement africain sera relevé grâce à ces voies de l'espérance. |